On sent quelque chose dans l’air, par les temps qui courent. Une sorte de plaisir un peu espiègle à dire que « les experts de l’agilité se sont trompés ». L’époque semble friande de ce genre de renversement. Les annonces de la mort prochaine de l’agilité, les dénonciations des coaches et des frameworks, les postures de rupture — tout cela circule avec un enthousiasme presque suspect. Comme s’il devenait soudain délicieux de déboulonner une orthodoxie installée trop longtemps dans nos organisations.
Il faut dire que l’agilité est devenue une langue commune. Et comme toutes les langues communes, elle s’est parfois vidée de sa substance. On en retrouve partout : dans les réunions de direction, dans les appels d’offres publics, dans les grandes messes de transformation. On se réclame de l’agile comme, autrefois, on se disait « Lean » ou « numérique ». Dans cet environnement saturé, il n’est pas surprenant que surgisse un contre-discours critique.
C’est là que surgit l’expression Agile Industrial Complex — un terme né pour dénoncer une dérive perçue, non pour désigner l’ensemble de l’industrie de l’agilité. Le mot porte une charge. Il renvoie à l’idée d’une agilité devenue marchandise, emballée, certifiée, standardisée, parfois au point de trahir l’intention initiale. Ses inventeurs — parmi eux des pionniers de l’agilité — voulaient signaler une inquiétude : celle de voir les principes fondateurs capturés par une logique commerciale, et la promesse du changement réduite à un produit.
Mais si ce terme frappe l’imagination, il peut aussi fausser la perspective. Car l’industrie de l’agilité — la vraie, pas la version polémique — n’est pas apparue par hasard. Elle s’est constituée en réponse à une demande massive et urgente : comment, dans un monde numérique qui s’accélère, les organisations peuvent-elles apprendre à travailler autrement ? La transformation numérique n’a pas été tendre avec les structures lourdes. Elle a demandé des réponses rapides, des repères, des standards.
C’est ce vide que l’industrie de l’agilité est venue remplir. Et pour beaucoup d’organisations, elle a représenté un point d’entrée précieux.
Ce serait trop simple — et franchement injuste — de réduire cette industrie à un phénomène opportuniste. Elle a protégé les organisations d’une fragmentation totale. Elle a professionnalisé des rôles, créé un langage commun, offert un ensemble de pratiques et d’outils permettant de coordonner le travail dans des environnements devenus infiniment plus complexes qu’il y a vingt ans.
Alors, pourquoi ce courant critique se déploie-t-il avec autant d’insistance ? Pourquoi ce besoin, presque pressant, de renverser les experts, de dire que « tout cela n’a pas marché », que « l’agilité n’a pas livré ses promesses » ?
Il est difficile de ne pas y voir le signe d’un cycle bien connu. Les sociologues du management décrivent depuis longtemps un mouvement en trois temps : enthousiasme, industrialisation, puis désillusion. L’agilité n’échappe pas à cette trajectoire. Elle a connu son moment d’effervescence, où tout semblait possible. Elle a ensuite été institutionnalisée, parfois mécanisée. Et aujourd’hui, elle traverse sa phase de doute.
À cela s’ajoute une fatigue bien réelle. Les organisations ont empilé les transformations comme on accumule les bonnes résolutions : Lean, numérique, DevOps, agilité, produit, OKR. À chaque fois, une nouvelle “révolution” promise. À chaque fois, un vocabulaire nouveau, des formations, des consultants, des espoirs. Et trop souvent, des déceptions. L’agile n’a pas échappé à cette spirale.
Quand les équipes voient s’ajouter des rituels sans en percevoir le sens, elles décrochent. Quand on multiplie les post-it, mais pas les décisions, le cynisme gagne. Quand les structures restent inchangées, mais que l’on demande aux équipes d’être “autonomes”, la contradiction finit par blesser.
Et quand le résultat n’est pas à la hauteur, il faut bien un coupable. L’industrie de l’agilité devient alors un paratonnerre commode.
Mais à y regarder de plus près, dans les études sérieuses comme dans les observations de terrain, la cause des échecs se situe rarement là où le débat public la place. Les recherches dans les grandes entreprises et le secteur public pointent presque toujours les mêmes facteurs : manque d’alignement stratégique, gouvernance rigide, culture hiérarchique, prise de décision lente, incitatifs contradictoires, résistance du leadership intermédiaire. On peut changer les cérémonies, les outils et les titres : si le système de pouvoir reste le même, l’agile ne peut pas prendre racine.
Il arrive donc un moment où il faut le dire franchement : ce n’est pas l’industrie de l’agilité qui échoue. Ce sont les organisations qui espèrent qu’on les transformera sans qu’elles aient à se transformer elles-mêmes.
C’est un peu comme la thérapie. On peut consulter les meilleurs spécialistes, lire les bons livres, suivre les bons protocoles. Mais la transformation personnelle ne s’achète pas — elle se pratique. Elle demande un travail intérieur, une volonté réelle, une remise en question du confort.
L’agilité est de cet ordre-là.
On peut acheter des frameworks. On peut acheter des certifications. On peut acheter des ateliers, des accompagnements, des outils sophistiqués. Mais on ne peut pas acheter un changement culturel. On ne peut pas sous-traiter à l’extérieur la modification de ses propres comportements collectifs.
L’industrie de l’agilité peut accompagner. Elle peut éclairer le chemin. Elle peut outiller, guider, structurer. Elle ne peut pas guerroyer contre la culture à la place de ceux qui la vivent.
Cela ne veut pas dire que les critiques n’ont pas leur place. Certaines sont nécessaires. Oui, l’agile est parfois devenu une marque. Oui, il y a eu des surpromesses, des raccourcis, des programmes trop ambitieux, des transformations mécaniques. Oui, des organisations ont appliqué les méthodes comme on suit une recette, sans jamais goûter au sens profond : apprendre ensemble, livrer par petits pas, écouter le réel, accueillir l’incertitude.
Mais blâmer l’industrie de l’agilité pour ces dérives revient à blâmer le marteau pour le mur mal construit. L’outil n’y est pour rien. C’est l’usage — ou le refus de s’en servir comme prévu — qui détermine le résultat.
Alors il faut peut-être déplacer la question. Ce que nous voyons aujourd’hui n’est pas la fin de l’agilité. C’est la fin d’une certaine idée de l’agilité : celle qu’on peut acheter en boîte, déployer en six mois, ou installer comme une application. Ce moment que nous vivons est peut-être celui d’une transition vers autre chose. Une agilité moins bruyante, moins marketing, moins prescriptive. Une agilité plus enracinée, plus mature, plus lucide sur ce qu’elle peut — et ne peut pas — accomplir.
Les organisations qui réussissent leur transformation ne parlent pas beaucoup d’agile. Elles parlent plutôt de flux de valeur, de prise de décision rapprochée du terrain, de responsabilité partagée, de confiance, de mesure de l’impact réel. Elles ne se demandent pas si elles sont “100 % agiles”, mais si elles apprennent plus vite que le contexte ne change.
C’est peut-être là le vrai pivot. Non pas un abandon de l’agile, mais une sortie de l’illusion.
On peut continuer à dénoncer les excès de l’industrie. On peut discuter des limites des frameworks, des certifications ou des approches industrialisées. C’est sain. C’est même nécessaire. Mais il faudra tôt ou tard admettre que ce que l’on critique dans l’Agile Industrial Complex ne dit pas seulement quelque chose de l’industrie. Cela dit quelque chose de nous.
De notre impatience. De notre désir de solutions rapides. De notre difficulté à questionner nos structures. De notre besoin de croire qu’on peut changer sans trop bouger.
La critique n’est pas un signe de mort. C’est un signe de maturité. Un peu comme lorsqu’on réalise que l’autorité n’était pas infaillible — ni dans un sens ni dans l’autre. Ce moment de désillusion n’est pas une fin : c’est la possibilité d’un retour à l’essentiel. À ce qui, depuis le début, faisait la force réelle de l’agile.
Peut-être qu’il est temps de sortir du confort de l’accusation pour entrer dans l’inconfort de la transformation. Ce n’est pas le plus facile. Mais, comme dans toute thérapie, c’est souvent là que commence le vrai travail.
Références
- Carroll, Noel; Conboy, Kieran; Wang, Xiaofeng. « From Transformation to Normalisation: An Exploratory Study of a Large-Scale Agile Transformation. » (2023). https://www.researchgate.net/publication/368921496_From_Transformation_to_Normalisation_An_Exploratory_Study_of_a_Large-Scale_Agile_Transformation
- Neumann, Michael; Kuchel, Thorben; Diebold, Philipp; Schön, Eva-Maria. « Agile Culture Clash: Unveiling Challenges in Cultivating an Agile Mindset in Organizations. » (2024). https://arxiv.org/abs/2405.15066
- Khanna, Dron; Christensen, Emily Laue; Gosu, Saagarika; Wang, Xiaofeng; Paasivaara, Maria. « Hybrid Work Meets Agile Software Development: A Systematic Mapping Study. » (2024). https://arxiv.org/abs/2404.09983
- Boston Consulting Group (BCG). « Most Large-Scale Tech Programs Fail—Here’s How to Succeed. » (2024). https://www.bcg.com/publications/2024/most-large-scale-tech-programs-fail-how-to-succeed
- Abrahamson, Eric. « Management Fashion. » Academy of Management Review (1996). https://www.jstor.org/stable/258996
