Il y a quelque chose qui bouge sous nos pieds. Pas une crise ouverte, pas un choc brutal — plutôt une vibration continue, celle d’un monde professionnel qui se demande où il s’en va. Depuis que l’IA se montre capable d’imiter le ton, les gestes et parfois même le raisonnement des experts, une question s’installe : qu’est-ce qui reste vraiment « à nous » quand n’importe qui peut produire un résultat crédible en quelques secondes ?
Ce trouble ne touche pas qu’un seul milieu. On le voit chez les juristes, les enseignants, les infirmières, les gestionnaires, les analystes — partout où l’on avait l’habitude de croire que l’expertise était un territoire bien protégé. Et voilà que l’IA s’y avance, parfois maladroitement, souvent avec une étonnante assurance.
Des chercheurs font remarquer que l’IA « court-circuite le processus d’apprentissage qui mène à une véritable expertise » (IE University, 2024), et d’autres décrivent une « illusion de compétence », ce moment où l’utilisateur se sent expert simplement parce que l’outil lui répond avec aplomb (ArXiv, 2023). En clair : l’IA donne à chacun la capacité de ressembler à un professionnel. Elle ne donne pas la capacité d’en être un.
Ce glissement ne laisse personne indifférent. Dans la médecine, par exemple, on observait déjà en 2024 une diminution de certaines habiletés cliniques quand l’IA prend trop de place dans le diagnostic (Financial Times). Dans d’autres milieux, c’est la confiance qui s’effrite : près d’un tiers des travailleurs britanniques disent se sentir « moins experts » lorsqu’ils utilisent l’IA (Wired). Et on voit monter une forme de stress cognitif : une étude publiée dans Nature montre que l’adoption de l’IA ne mène pas directement au burnout, mais augmente le stress, qui lui en est le terreau.
Ce vécu est bien réel. On peut être parfaitement compétent, mais se sentir tout à coup accessoire, comme si l’IA venait occuper une partie de l’espace mental qui était autrefois le nôtre. Plusieurs parlent d’un « déclassement cognitif ». Le terme choque un peu, mais il décrit une réalité psychologique : le sentiment que son expertise, patiemment construite, perd de sa valeur.
Alors, que reste-t-il du rôle de l’expert dans ce nouveau paysage ? Quand la technique peut être imitée, il faut chercher ailleurs. Et c’est précisément là que s’ouvre quelque chose d’intéressant.
Les études récentes montrent que l’expert humain devient indispensable là où l’IA échoue encore : dans l’interprétation, le jugement, l’éthique. La recherche « The Paradox of Professional Input » (2025) souligne d’ailleurs que l’expert, en collaborant avec l’IA, transmet sa connaissance tacite… mais reste la seule personne capable d’en comprendre les nuances. Le savoir n’est plus un coffre-fort ; il devient un filtre, un système de discernement.
C’est ici que la deuxième transformation s’opère : l’importance grandissante de la compétence d’interprétation. Thompson Reuters notait que les professionnels du futur ne seront pas ceux qui « savent tout », mais ceux qui comprennent comment évaluer, recadrer et contextualiser ce que l’IA produit. Cela demande du recul, du sens critique et une compréhension du fonctionnement — et des limites — de ces modèles.
Mais pour que cette transition soit viable, il faut que les organisations changent de posture. Il ne suffit pas d’introduire un nouvel outil et d’espérer que tout se rééquilibre. Cette période exige de la prudence, de l’écoute et une gouvernance qui reconnaît la valeur du travail humain. Les études montrent que lorsque les travailleurs se sentent accompagnés dans l’apprentissage de l’IA, leur niveau de stress diminue de manière significative (Nature, 2024). On apprend mieux quand on n’a pas peur de perdre pied.
Il faut aussi parler de l’empathie, ce drôle de miroir que l’IA nous renvoie. Une étude récente souligne que l’IA peut parfois paraître « plus empathique » que des professionnels humains — un résultat à prendre avec nuance. L’IA n’a pas d’empathie, elle en imite les codes. Mais il est vrai que, dans certains secteurs, l’urgence, la surcharge ou l’épuisement ont entamé la disponibilité humaine. L’IA nous rappelle ce que nous risquons de perdre si nous ne protégeons pas la relation, l’écoute, l’attention.
Ce qui se joue ici, ce n’est pas la disparition de l’expert. C’est sa redéfinition. Et cette redéfinition doit être assumée, discutée, encadrée. Dans les grandes organisations et le secteur public — où la transformation technologique avance souvent plus lentement que les discours — il s’agit d’un enjeu stratégique. L’illusion de compétence créée par l’IA ne doit pas devenir un prétexte pour dévaloriser les professionnels, mais une invitation à clarifier ce qu’est la véritable compétence : ce qui demande du jugement, de l’expérience, une sensibilité au contexte, un sens de l’humain.
L’IA peut simuler beaucoup de choses. Elle peut écrire, raisonner, calculer, dialoguer, et parfois surprendre. Mais elle ne sait pas ce que cela signifie d’être responsable d’une décision. Elle ne porte pas le poids du réel. Nous, oui.
Et c’est peut-être là que se trouve aujourd’hui le cœur de l’expertise : dans cette capacité à faire face à l’ambiguïté, à comprendre ce qui n’est pas écrit, à sentir quand quelque chose cloche. L’expertise de demain ne sera pas un concours de vitesse contre la machine. Ce sera un exercice de lucidité — savoir où l’IA nous aide, où elle nous trompe et où elle nous oblige à redevenir pleinement humains.
Références
- IE University – Is AI creating incompetent experts? (2024)
https://www.ie.edu/insights/articles/is-ai-creating-incompetent-experts/ - ArXiv – Knowing About Knowing: An Illusion of Human Competence (2023)
https://arxiv.org/abs/2301.11333 - Financial Times – Sur la diminution des compétences humaines en médecine assistée par IA (2024)
https://www.ft.com/content/74b82366-1ea1-4f90-80aa-e84a1e655d28 - Wired UK – Does using AI make me lazy? (2024)
https://www.wired.com/story/does-using-ai-make-me-lazy/ - Nature Humanities & Social Sciences Communications – How AI adoption impacts stress and burnout (2024)
https://www.nature.com/articles/s41599-024-04018-w - ArXiv – The Paradox of Professional Input (2025)
https://arxiv.org/abs/2504.12654 - Thomson Reuters – The Future of Professionals: Building AI-Ready Skills (2024)
https://www.thomsonreuters.com/en-us/posts/sustainability/future-of-professionals-building-ai-ready-professionals/ - Nature – Perceived empathy in AI-generated responses (2024)
https://www.nature.com/articles/s44271-024-00182-6
